Paris, Hôtel Saint-Pol
La construction de la résidence qui prendra le nom d’Hôtel Saint-Pol, dérivant son nom du quartier éponyme où elle était placée, débute en mai 1361 quand le futur Charles V, en ce moment encore dauphin, acquiert l’hôtel d’Etampes, maison assez vaste située près de l’église Saint-Paul et dotée de jardins (Bournon 1879, p. 58). Cette résidence, tout de suite rebaptisée Saint-Pol, se trouvait encore à l’extérieur des remparts dans une zone peu urbanisée et située au bord de Seine. Elle deviendra le noyau d’un complexe d’édifices résidentiels que Charles absorbe progressivement et unit au domaine de la couronne, les destinant à des fonctions différentes : l’ancien hôtel des évêques de Sens est alors affecté au roi, celui d’Etampes à la reine et celui des abbés de Saint-Maur, cédé à Charles en 1362, aux enfants royaux (Lorentz, Sandron 2006, p. 90-91). Des galeries permettront la circulation entre ces différents pavillons autonomes.

Truschet et Hoyau, Plan de Paris, vers 1550 (détail avec l’Hotel Saint-Pol).
Charles VI fait lui aussi des acquisitions, bien que plus modestes, pour agrandir les dépendances de l’hôtel, qui, après sa mort, est toutefois rapidement abandonné. Le démembrement de la résidence et l’aliénation de ses parcelles commencent en effet dès la seconde moitié du XVe siècle pour s’accélérer sous François Ier et s’achever sous Henri II (Borunon 1879, p. 78 et s.).
Puisqu’aucun vestige ne survit de cet hôtel somptueux, nous sommes obligés à nous tourner vers les actes d’archives et les rares témoignages iconographiques pour récolter des informations relatives à la mise en signe emblématique de cette résidence, qui devait être richement ornée. On rappelle, par exemple, l’existence d’une chambre de parade dite « de Charlemagne », d’une « salle de Theseus à cause des faits de Thésée qu’un peintre du tems y avoit représentés » et d’une « chambre de Mathebrune […] ainsi nommée à cause des faits de cette héroïne qu’on y avoit représentés » (Sauval 1724, p. 276), tout comme la riche ornementation, peinte et sculptée, des chapelles et des galléries (ibid., p. 281). Les indications relatives aux images héraldiques sont en revanche peu nombreuses, malgré la présence sans doute importante de ces signes dans une résidences dans laquelle Charles V et Charles VI ont régulièrement séjourné et reçu des hôtes de prestige.

Le cortège funèbre de Charles VI sortant de l’Hôtel Sain-Pol. Paris, BnF, ms. Fr. 2691, f. 1r (© Gallica).
Suivant une pratique habituelle au Moyen Âge, répandue non seulement dans les structures résidentielles de la haute aristocratie, le portail principal de l’Hôtel Sain-Pol, situé sur la rue homonyme, était orné des armes de son propriétaire. Au moment de sa création, Charles, encore dauphin, avait fait peindre à cet endroit ses armes « escartelées de fleurs de lis et de dauphins » (Bournon 1879, p. 78) (armoirie 1). Le 15 juin 1364, seulement quelques jours après son couronnement (19 mai), le même Charles avait cependant fait passer marché avec le peintre Évrard « pour remuer et changer les armes […] qui sont sur la porte de Saint-Pol » : le semé de fleurs de lys prit, à cette occasion, évidemment la place de l’écartelé du Dauphin (armoirie 2) (Mérindol 1986, p. 214).
A la même occasion, le peintre fut également chargé de « refaire les lions » qui se trouvaient au même endroit : il est impossible de savoir si les fauves avaient une fonction de tenants de l’armoiries ou si elles avaient été représentées en tant qu’emblème du roi (Whiteley 2001, p. 123), comme nous le voyons dans plusieurs manuscrits qui lui ont appartenus (Paris, Bibliothèque Mazarine, ms. 1729, f. 1, daté de 1370-1380 : Biblissima). Il ne faudra de même oublier que le lion, symbole par excellence du pouvoir et du pouvoir royal, était représenté vers 1364-1366 aussi sur le tombeau détruit de Charles V (vente Christies, 6 juillet 2017, sale 13925). Le souverain possédait d’ailleurs quelques-unes de ces fauves dans sa célèbre ménagerie à l’Hôtel Saint-Pol (Bournon 1879, p. 106-107), où se trouvait également une statue d’un lion, comme ornement d’un bassin, taillée et peinte par Jean de Saint-Romain (ibid., p. 105 ; Mérindol 1986, p. 214).

Maître de Boucicaut, Salmon offre le manuscrit à Charles VI, détail de la porte d’entrée d’un logis de l’Hotel Saint-Pol ( ?). Paris, BnF, ms. Fr. 23279, f. 53r (© Gallica).
La représentation du cortège funèbre de Charles VI sortant de l’Hôtel Sain-Pol dans un manuscrit de la Chronique de Jean Chartier (Paris, BnF, ms. Fr. 2691, f. 1r), daté vers 1470-1480, ne confirme pas seulement la présence des armes royales sur l’entrée de la résidence, mais semble tenir compte d’une nouvelle mise à jour. Un écu aux armes de France, couronné, apparaît en effet en dessus du portail de la résidence royale, accompagné d’un côté et d’autre par deux statues couronnées (le roi et la reine ?) (armoirie 3a) : sa forme à trois fleurs de lys, officiellement adoptée à partir de Charles VI, pourrait indiquer que l’armoirie avait été repeinte. Il faudra tout de même prêter attention aux informations fournies par les sources iconographiques médiévales : tout en s’inspirant d’éléments réels, elles peuvent en effet inventer ou modifier certains détails aux fins d’une communication plus immédiate (dans ce cas, pour visualiser la résidence du roi). La même prudence devra être adoptée pour le témoignage offert par le maître de Boucicaut dans le manuscrit des Dialogues de Pierre le Fruitier dit Salmon, vers 1409-1410 (Paris, BnF, ms. Fr. 23279, f. 53r). L’enluminure donne une image assez détaillée d’une residence royale que l’on pourrait identifier avec l’hôtel Saint-Pol (Bove 2019). De manière tout à fait plausible, les armes du roi, dans la forme à trois fleurs de lys, ornent le tympan de la porte piétonne, s’ouvrant dans le portier d’entrée (armoirie 3b), et celui de la porte d’entrée du logis donnant sur la cour intérieure (armoirie 3c).

Maître de Boucicaut, Salmon offre le manuscrit à Charles VI, détail des vitraux armoriés de la salle du trôné à l’Hotel Saint-Pol ( ?). Paris, Bnf, ms. Fr. 23279, f. 53r (© Gallica).
Suivant là aussi une pratique bien documentée dans les résidences princières de l’époque (voir, à Paris, l‘hotel de Bourbon, celui d’Artois ou celui du Prévôt), les fenêtre de la salle dans laquelle le roi siège sont ornées de vitraux armoriés (armoirie 3d). Puisque l’enluminure ne montre que le coté extérieur du vitrail, l’armoirie représentée n’est pas visible. Il est cependant plausible que les armes du roi étaient représentées à cet endroit, comme le montre une autre enluminure du maître de Boucicault réalisée dans la seconde rédaction des Dialogues, vers 1412-1415 (Genève, Bibliothèque de Genève, ms. fr. 165, f. 4r) : le roi est assis sur un lit de justice dans une « chambre d’apparat», dont la fenêtre est dotée de vitraux ornés de deux écus à trois fleurs de lys (armoiries 3e-f) (Hablot 2006, p. 163).









