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ARmorial Monumental du Moyen-Âge
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Rennes, porte Mordelaise

 

La porte Mordelaise, dont le nom fait référence à la paroisse de Mordelles, était l’une des entrées principales de la ville de Rennes au Moyen Âge et reste aujourd’hui l’un des rares témoignages encore conservés de la muraille médiévale. Elle est située au nord-ouest de l’enceinte de la Vieille Ville, qui correspond à la cité intra-muros tardo-antique (Atlas). Au XVe siècle, deux campagnes de travaux étendent l’enceinte urbaine à l’est (1421-1448), formant la Ville Neuve, ainsi qu’au sud de la Vilaine (1449-1476), formant la Nouvelle Ville. La porte Mordelaise est également reconstruite à cette période sous la forme d’un châtelet protégé par des douves et un boulevard d’artillerie (Esnault 2020).

L’état de la porte antérieur au milieu du XVe siècle n’est connu qu’approximativement (Atlas), même si l’on sait que des travaux y sont entrepris de 1419 à 1422 (Leguay 1969, p. 196). C’est en octobre 1442 que débuta la nouvelle phase du chantier « pour faire une maison sur la porte Mordelayse et pour faire le pont levant dud. Lieu tout neuff, une barrière volante et une maison pour les portiers » (ibid.). La chronologie de ces travaux est confirmée par le chroniqueur Pierre Le Baud, qui écrit que le nouveau duc François Ier, après la mort de son père en août 1442, reporta son entrée dans la ville de Rennes en décembre de la même année « pource que lors il n’avoit pas toutes ses choses apprestees pour sadicte entree, a laquelle il voulloit faire feste et la tenir et solempniser grandement et magnificquement » (Abélard 2015, p. 612). Mais le bâtiment est encore modifié par la suite : les deux tours flanquant la porte furent construites entre 1444 et 1447 (Leguay 1969, p. 196), la structure fut élevée de dix pieds en 1447 et d’autres travaux  furent encore réalisés de 1450 à 1452 (ibid., p. 198). Ensuite, vers 1455-1458, le châtelet fut réaménagé (cheminées, fenêtres) pour servir de résidence au gouverneur (Esnault 2020). L’état actuel donne aussi à voir les remaniements effectués en 1723 (percement des fenêtres), suite à sa transformation en immeuble de rapport pour loger des victimes du grand incendie de 1720 (ibid.).

Rennes, porte Mordelaise, façade extérieure, détail du relief emblématisé.

Sous l’une de ces fenêtres, on peut voir une niche vide, probablement destinée à l’origine à loger une statue de saint, image récurrente à l’entrée de ville dans toute l’Europe au Moyen-Âge. Celle-ci est surmontée d’une pierre sculptée figurant deux lions affrontés tenant par la hampe deux enseignes vexillaires : à gauche un étendard bifide, à droite une bannière carrée (armoiries 1, 2a). Le modèle des deux lions rampants comme tenants héraldiques est attesté sous cette forme chez les ducs de Bretagne depuis le règne de Jean V (1399-1442). La présence des deux enseignes renvoie quant à elle à la double autorité du pouvoir ducal, à savoir féodale et princière, et matérialise les deux types de recrutement militaire que le souverain mettait en place à l’encontre de ses vassaux et de sa « retenue » (Hablot 2006). Suivant cette lecture, la bannière porterait donc les armes ducales d’hermine plain (armoirie 2a), tandis que l’étendard (armoirie 1) pourrait arborer la croix noire bretonne et/ou une devise, c’est-à-dire un emblème personnel du duc, tel l’Épi adopté par François Ier († 1450) et repris par ses successeurs (Devise), le sanglier qui orne l’enseigne d’Arthur III bien avant son accession au trône en 1457 (Devise), ou les quatre lions présents sur l’étendard de François II en 1488 (La Borderie 1884, p. 81).

Notons pourtant que toutes les sources liées à ce décor, ou même aux autres armoiries monumentales de la ville, ne mentionnent systématiquement à cet endroit qu’un décor herminé sans faire référence à la présence d’une quelconque devise, y compris à la porte Saint-Germain où une bannière et un étendard sont peints d’hermines en 1423 (Leguay 1969, p. 146). Cet usage de l’étendard (ou du grand penon) armorié et non à devise est aussi documenté au milieu du XVe siècle par plusieurs folios du célèbre Livre des Tournois de René d’Anjou (Paris, Bnf, ms. Fr. 2695, fol. 54v, 66v), par le paiement par le duc Pierre II au « brodeur » Pietre  pour la fabrication, en 1452, de cinq bannières et d’un étendard aux armes du duc (Devise), ainsi que par le manuscrit des Vigiles de Charles VII (1484-1485), dépeignant le duc François Ier en Normandie en 1450 (Paris, BnF, ms. Fr. 5054, fol. 186v, 194r) ainsi que ses funérailles (ibid., fol. 205v). Il est donc tout à fait envisageable que l’étendard de la porte Mordelaise (armoirie 1a) ait aussi porté les armes de Bretagne.

Reddition de la garnison anglaise de Fougères (1449), dans Paris, BnF, Ms. Fr. 5054, Martial d’Auvergne, Vigiles de Charles VII, 1484-1485, fol. 186v.

Il est difficile de préciser la date de ce décor sculpté. Les comptes des miseurs de la ville indiquent qu’en octobre 1442 « fut payé à Mérien et Richart, paintres, pour avoir plastré et paint un tablel armoyé des armes et tymbre du duc, et semé d’ermines partie du portal de Mordelaise, 72 sous 6 deniers » (La Bigne-Villeneuve 1868, p. 109). Mais cette mention renvoie plutôt à la mise en place d’un décor temporaire (armoirie 1b), comme l’indique le recours au plâtre, contrairement aux simples repeints mentionnés pour les années suivantes. De plus, la composition s’avère bien différente de celle encore visible de nos jours, puisque l’armoirie décrite dans le document est accompagnée du cimier (tymbre) ducal, figurant normalement le lion des Montfort. On relèvera également que, dans l’opération réalisée en 1442, une partie du monument avait été recouverte par un semé d’hermine, une solution que l’on retrouve notamment à la cathédrale rennaise, et qui découlait d’une pratique apparemment courante d’adjoindre un décor peint armorié lors d’un grand événement.

La création d’un décor pérenne sur la porte Mordelaise daterait donc des années pendant lesquelles l’édifice est à nouveau en chantier. On peut sûrement resserrer le créneau entre 1447, date à laquelle la porte s’est en partie effondrée (Le Boulch 2020, t. 1, p. 293), et 1450, date à laquelle Pierre II y fit son entrée. Cela dit, nous devrions tout de même nous interroger sur l’impact des remaniements de 1723 sur le décor héraldique de l’édifice : situé juste au-dessous de la fenêtre percée, il aurait pu être endommagé, déplacé, voire remplacé à ce moment. Relevons d’ailleurs l’absence de cadre mettant en valeur ce décor, dont la présence est pourtant fréquente sur ce genre d’édifice, comme l’illustrent les exemples de la porte Prison à Vannes ou de la tour Solidor à Saint-Servan (Saint-Malo). Signalons enfin à titre indicatif que dans le plan d’Argentré de 1616 (Rennes, AM, 1 Fi 42) une bannière surmonte le toit de la tour est du châtelet d’entrée de la porte Mordelaise. Même si la fiabilité de cette source sur ce genre de détail reste questionnable, cette présence vexillaire semble plus que plausible : on sait en effet que le reste des fortifications de la ville fut paré de bannières et étendards en laiton lors de sa construction au XVe siècle.

Rencontre du duc de Bretagne et du connétable durant la campagne de Normandie (1450), dans Paris, BnF, Ms. Fr. 5054, Martial d’Auvergne, Vigiles de Charles VII, 1484-1485, fol. 194r.

Quelle que soit sa forme originelle, le décor présent à la porte Mordelaise revêtait une importance symbolique certaine, puisque cette dernière servit dès le XIe siècle pour les cérémonies d’entrées des ducs et des évêques de la cité (Féry-Hue 2001, p. 34), tandis que les autres entrées des visiteurs de marque se déroulaient aussi aux portes des Toussaint et des Foulons (Moal 2008, p. 115). Pour cette raison, la porte Mordelaise était aussi dénommée « porte royale » (Ogée 1853, p. 469 ; Banéat 1904, p. 550), en référence aux prétentions régaliennes des ducs au XVe siècle, ou « porte Saint-Pierre » (Abélard 2015, p. 613), en raison de sa proximité avec la cathédrale. Lors du cérémonial d’entrée, le nouveau duc s’arrêtait à l’église Saint-Étienne, sise hors les murs, et, arrivé devant la porte Mordelaise, prêtait serment à l’évêque de défendre l’Église de Bretagne et au vicomte de Rohan de maintenir les libertés de ses sujets. Avant d’entrer dans la cité, le duc revêtait l’habit royal et entamait son trajet jusqu’à la cathédrale (Abélard 2015, p. 614). Là, il recevait la bannière qui, attestée depuis 1237 dans le cérémonial breton, semble faire écho à l’ornementation de la porte Mordelaise. Notons aussi que dès le début de son règne en 1442, François Ier usait de la bannière couronnée comme un symbole de souveraineté (Lehuédé 2024, p. 394).

Funérailles du duc François Ier de Bretagne (1450), dans Paris, BnF, Ms. Fr. 5054, Martial d’Auvergne, Vigiles de Charles VII, 1484-1485, fol. 205v.

En raison des règnes courts des différents ducs, le milieu du XVe siècle vit se dérouler plusieurs cérémonies d’intronisation  – François Ier (1442), Pierre II (1450), Arthur III (1457), François II (1458) – et des entrées liées à la tenue des États (1452). Les préparatifs des couronnements, qui nécessitaient généralement un mois d’organisation, étaient l’occasion de travaux de réparation et de nettoyage, notamment des décors héraldiques, dont la peinture était à chaque fois rafraîchie (Leguay 1969, p. 266 ; La Bigne-Villeneuve 1868, p. 109). Relevons aussi en 1491, l’installation d’un dépôt de vin à la porte Mordelaise dans le cadre des festivités liées au mariage de la duchesse Anne (La Borderie 1884, p. 121). Cependant, le dernier couronnement d’un duc de Bretagne, celui de François III en 1532, délaissa la porte Mordelaise au profit de la porte aux Foulons, probablement pour rallonger le circuit et permettre une meilleure mise en scène des tableaux vivants (Hamon 2010). Il faut d’ailleurs garder à l’esprit que, en temps normal, la porte Mordelaise constituait un emblème fort associé aux ducs, et matérialisait leur autorité dans la ville, d’autant plus que les Montfort résidaient assez rarement à Rennes et que l’ancien château ducal était ruiné dès 1405. Elle servait aussi de logement au capitaine ou au gouverneur, mais encore de chambre des comptes, de garde-robe de la ville, et de lieu de réunion pour les officiers et les bourgeois avant que ne soit créé l’hôtel de ville (Banéat 1904, p. 550 ; Leguay 1969, p. 276).

Auteur : Thibaut Lehuédé

Pour citer cet article

Thibaut Lehuédé, Rennes, porte Mordelaise, https://armma.saprat.fr/monument/rennes-porte-mordelaise/, consulté le 24/06/2026.

 

Bibliographie sources

Paris, BnF, ms. Fr. 5054, Martial d’Auvergne, Vigiles de Charles VII.

Bibliographie études

Abélard Karine, Édition scientifique des Chroniques des rois, ducs et princes de Bretagne de Pierre Le Baud, d’après le manuscrit 941 conservé à la Bibliothèque municipale d’Angers, thèse de doctorat, dir. É. Pinto-Mathieu, Université d’Angers, 2015.

La Borderie Arthur de (éd.), Complot breton de MCCCCXCII. Documents inédits, Nantes 1884 (Archives de Bretagne, t. 2).

Banéat Paul, Le vieux Rennes, t. 1, Rennes 1904.

Contenson Louis de, « Les remparts de Rennes », Bulletin Monumental, 71, 1907, p. 431-441.

La Bigne Villeneuve Paul de, « Promenade archéologique dans l’ancien Rennes », Bulletins et mémoires de la société archéologique du département d’Ille-et-Vilaine, 6, 1868, p. 101-139.

Esnault Elen, « Rennes (Ille-et-Vilaine). Les Portes Mordelaises », Archéologie médiévale, 50, 2020, p. 216.

Féry-Hue Françoise, « Le cérémonial du couronnement des ducs de Bretagne au XVe siècle », dans A. Chédeville et al. (dir.), Missel pontifical de Michel Guibé, XVe siècle : cérémonial du couronnement des ducs de Bretagne, Rennes 2001.

Hablot Laurent, « Les couleurs des armées à la fin du Moyen Âge : le cas breton », Bulletin de la Société Archéologique et Historique de Nantes et de Loire-Atlantique, 141, 2006, p. 263-292.

Hamon Philippe, « Rennes, 1532 : le dernier couronnement ducal », dans A. Pic, G. Provost (dir.), Yves Mahyeuc, 1462-1541, Rennes 2010, p. 325-342.

Le Boulch Matthieu, Rennes, fabrique et formes de la ville, 1420-1720, thèse de doctorat, dir. G. Aubert, P.-Y. Laffont, Université Rennes 2, 2020.

Leguay Jean-Pierre, La ville de Rennes au XVe siècle à travers les comptes des Miseurs, Paris 1969.

Leguay Jean-Pierre, Vivre dans les villes bretonnes au Moyen Âge, Rennes 2009.

Lehuédé Thibaut, Pouvoir et représentation en Bretagne à la fin du Moyen Âge : le milieu princier breton (1341-1514), thèse de doctorat, dir. Y. Coativy, L. Hablot, Université de Bretagne Occidentale, 2024.

Moal Laurence, « L’accueil des ambassades en Bretagne (1364-1491) : un instrument d’affirmation du pouvoir ducal », Mémoires de la Société d’Histoire et d’archéologie de Bretagne, 86, 2008, p. 107-136.

Ogée Jean-Baptiste, Dictionnaire de Bretagne, t. 2, éd. A. Marteville, P. Varin , Rennes 1853.

Photographies du monument

Armoiries répertoriées dans ce monument

Rennes, porte Mordelaise. Armoirie Bretagne (armoirie 1a)

(D’hermine plain ?).

  • Attribution : Bretagne de
  • Tenants / Supports : un lion
  • Position : Extérieur
  • Pièce / Partie de l'édifice : Porte urbaine
  • Emplacement précis : Mur
  • Support armorié : Pierre sculptée
  • Structure actuelle de conservation : In situ
  • Technique : Sculpture en pierre
  • Période : 1426-1450 ; 1451-1475
  • Dans le monument : Rennes, porte Mordelaise

Rennes, porte Mordelaise. Armoirie Bretagne ? (armoirie 1b)

(D’hermine plain ?).

  • Attribution : Bretagne François Ier de ; Bretagne de
  • Cimier : (Un lion rampant ?).
  • Position : Inconnue
  • Pièce / Partie de l'édifice : Porte urbaine
  • Emplacement précis : Inconnu
  • Support armorié : Inconnu
  • Structure actuelle de conservation : Pièce disparue
  • Technique : Peinture ; Plâtre
  • Période : 1426-1450
  • Dans le monument : Rennes, porte Mordelaise

Rennes, porte Mordelaise. Armoirie inconnue (armoirie 2)

De…

  • Attribution : Armoirie inconnue
  • Tenants / Supports : un lion
  • Devise : De…
  • Position : Extérieur
  • Pièce / Partie de l'édifice : Porte urbaine
  • Emplacement précis : Mur
  • Support armorié : Pierre sculptée
  • Structure actuelle de conservation : In situ
  • Technique : Sculpture en pierre
  • Période : 1426-1450 ; 1451-1475
  • Dans le monument : Rennes, porte Mordelaise

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