Fondée au milieu du IXe siècle, l’abbaye bénédictine Notre-Dame de Nanteuil-en-Vallée s’élevait dans la partie méridionale de l’ancien diocèse de Poitiers (Beauchet-Filleau 1868, p. 124), à peu près à mi-chemin entre Poitiers et Angoulême. Ruinée, selon la tradition, par les Normands au début du Xe siècle (Font-Réaulx 1915, p. 141), fut totalement relevée à partir du début de l’XIe siècle. La fondation monastique connut alors son apogée, marqué par le début du chantier de l’église et par la construction des édifices annexes à la clôture monastique, ces derniers achevés avant le milieu du XIIIe siècle.
Si l’abbatiale fut presque totalement détruite après avoir été désaffectée en application d’un édit épiscopal de 1770 et avoir été plus tard utilisée comme carrière (Rempnoulx-Duvignaud 1886, p. 162), les autres bâtiments sont encore en état. Parmi eux, à quelques mètres au sud-est de l’emplacement autrefois occupé par le chevet de l’église abbatiale, se dresse un bâtiment considérable par ses dimensions (50,50 mètres de long et 11,50 mètres de large), dénommé Grands greniers (sic!) ou Hôtellerie. Il est divisé à l’intérieur en deux étages, que deux murs de refend fractionnent en trois pièces par niveau: une grande salle au centre (170 m2) et, sur les deux côtés, deux plus petites de dimensions identiques (120 m2). Ces dernières sont fournies de cheminées et communiquent avec les salles centrales par des portes ouvertes dans les murs de refend. Un escalier externe en pierre, attenant à la façade nord, assure l’accès au premier étage, au niveau de la grande pièce centrale. L’austérité des façades, dépourvues d’éléments ornementaux, contrastait avec l’aspect plus soigné des murs intérieurs, entièrement couverts de peintures réalisées au cours de plusieurs campagnes entre la seconde moitié du XIIIe siècle et le début du XIVe. Les vestiges de deux cycles héraldiques ont été identifiés, au premier étage, dans la partie supérieure du mur pignon et des murs de refend de la salle centrale et de celle occidentale (à la suite de l’installation d’un plancher en bois les peintures ont été cachées dans les combles de l’édifice) (Rempnoulx-Duvignaud 1886, p. 159 ; Dubourg-Noves 1999, p. 289 ; Comte 2010, p. 254.).
Armoirie du roi de France. Nanteuil-en-Vallée, abbaye Saint-Benoit-et-Sainte-Marie, Hôtellerie (Ier étage, salle centrale, mur ouest).
Un premier cycle héraldique fut réalisé dans la salle centrale après la réfection de la toiture, dont les bois ont été datée de 1265 par les analyses dendrochronologiques (Piat, Bouvart 2014, p. 74). On en reconnaît les vestiges sur le mur de refend ouest, à une hauteur d’environ 5 mètres par rapport au niveau du sol médiéval. Seulement deux écussons de dimensions considérables (70 cm de hauteur) émergent aujourd’hui des enduits les plus récents. L’un, dans l’angle droit de la salle, porte les armes des Rochechouart (armoirie 2a) (Comte 2010, p. 254 ; Ferrari 2020), tandis que l’autre, placé dans la partie opposée de la même paroi, est chargé d’un semé de fleurs de lys (armoirie 1) qui semble brisé par un lambel de gueules. Il s’agirait donc de l’armoirie de Charles d’Anjou, ce qui permettrait de dater la peinture avant 1285, année de sa mort (Ferrari 2020). Placés sur la même paroi et à la même hauteur, les deux écussons faisaient peut-être partie d’une série plus vaste formant une frise qui se déroulait soit sur le seul mur de refend, soit sur les quatre murs de la salle, juste au-dessous du niveau des poutres.
Une fois le réaménagement de l’édifice terminé vers 1290, une nouvelle série héraldique fut réalisée sur les tympans de la salle centrale (armoiries 3a, 4, 5a, 6a, 8) et de celle occidentale (armoiries 9-14, 3b, 6b, 2b ; 5b, 15-22), à une hauteur d’environ 7,50 mètres du sol originel. Le cycle débutait dans la salle centrale, la plus importante du point de vue dimensionnel et fonctionnel. Six écus armoriés, d’environ 60 centimètres de haut, sont répartis en deux ensembles équivalents respectant une disposition hiérarchiquement ordonnée. La séquence commence à gauche de la porte d’entrée à l’étage – à savoir à sa dextre, la position la plus valorisante – avec l’armoirie du roi de France (armoirie 3a), accompagnée dans l’ordre, à dextre, par celle des Lusignan (armoirie 4) et, à senestre, par celle des Archiac (armoirie 5a).
Sur la paroi d’en face, la place d’honneur est occupée par l’armoirie aux quartiers inversés de Castille-León (armoirie 6a) (à savoir avec les armes de León au premier quartier de l’écartelé), accompagnée par celle de Bourgogne ancienne (armorie 7), à dextre, et par une deuxième, désormais illisible (armorie 8), à senestre (Ferrari 2020).
Dans la salle occidentale, la série héraldique est plus nourrie, mais formée par des écus de taille plus petite. L’identification des armoiries est rendue plus compliquée par l’état de conservation des peintures, notamment par l’altération des couleurs. Sur le mur est, au-dessus de la porte d’accès à la pièce, la première rangée présente les armes de quatre potentats (armoiries 3b, 6b, 9-10) : Aragon (ou Provence), Castille-León (encore dans la version aux quartiers inversés), Champagne et France. La seconde rangée, ouverte par l’armoirie des Coucy (armoirie 11), est par la suite réservée à des personnages et familles locales (armoiries 2b, 12-14) : Geoffroy II de Lusignan († 1305), seigneur de Jarnac et de Château-l’Archer, Rochechourat et, peut-être, Manhac (De Vaivre 2000, p. 122) et Verdiers (De Boos 2004, p. 209), mais ces deux dernières identifications restent douteuses.
L’identification des armories peintes sur le mur pignon ouest demeure plus compliquée à cause de leur état de conservation. Nous y reconnaissons, en haut, encore un écu aux armes des Lusignan (armoirie 16) – probablement dans la variante Lusignan-La Marche (De Boos et al. 2004, p. 37) –, tandis qu’en bas nous retrouvons les armoiries des Rancon (armorie 19), La Rochefoucauld (armorie 20), Archiac (armorie 5b), Dreux-Bretagne (armorie 21) et Châteauvillain (armorie 22) (Ferrari 2020).
Réalisé entre 1289–1290 (années d’abattage des bois de la charpente) et 1305 (mort de Geoffroy II de Jarnac), le cycle de Nanteuil-en-Vallée ne semble pas lié à un événement spécifique. L’inversion des quartiers dans l’armorie de Castille et León (armoiries 6a-b) pourrait en effet faire penser à l’armoirie de Ferdinand de la Cerda, fils et héritier d’Alphonse X le Sage et de ses enfants (Menéndez Pidal 2011, p. 169), dont les rois Philippe III et Philippe IV cherchèrent à plusieurs reprises – mais sans résultats – de garantir la succession au trône du royaume ibérique (Masnata de Quesada 1985, p. 184). Pourtant, il faudra noter que cette inversion est plutôt fréquente à l’époque dans la représentation des armes de Castille, sans qu’elle soit vraiment significative : dans le réfectoire de la cathédrale de Pampelune, dans la résidence du cardinal de Bayonne à Avignon, dans le plafond d’une maison médiévale de Metz, dans le cloître de l’abbaye de Canterbury et dans frise héraldique de la Sala di Dante dans le Palazzo del Popolo de San Gimignano, mais aussi dans certains armoriaux tels le Walford’s Roll, le Camdem Roll, le Wappenrolle von Zurich. De plus, aucune des familles représentées à l’Hôtellerie pris part aux opérations militaires déclenchées par l’usurpation du trône de Castille par Sanche IV.
Une interprétation différente, symbolique et davantage ancrée dans le contexte local, semble donc à envisager pour expliquer la juxtaposition insistée, dans le cycle de Nanteuil, des armories de France et de Castille-León (armoiries 3a/6a, 6b/3b).
Dans le cadre d’une période de frictions politiques et militaires, qui toucha plus ou moins directement le territoire poitevin, le commanditaire du cycle de Nanteuil-en-Vallée voulut probablement donner, par le biais de l’héraldique, une image de la noblesse locale réunie autour du roi, tout en mêlant ces armes à celles d’autres grandes familles du règne, tels les Coucy et les Châteauvillain (armoiries 11, 22) – si notre identification est exacte – peut-être dans le but de donner plus de prestige à l’assise locale (Ferrari 2020). Dans cette perspective l’association des armes de France et de Castille-León, comme Christian de Mérindol nous suggère, pourrait faire allusion à la personne de Louis IX, roi de paix et de justice, dont la canonisation était d’ailleurs toute récente (1297). Les armes de Castille-León renverraient donc à Blanche de Castille, mère de Louis et de son frère Alphonse († 1271), qui avait détenu en apanage le Poitou. Le palé d’or et de gueules(armoirie 9) pouvait donc bien renvoyer à Marguerite de Provence, femme du roi saint († 1270). Le cycle aurait donc fait allusion au règne de Louis IX et, par conséquent, au gouvernement de son frère qui, après les troubles de la première moitié du siècle, avait réussi à porter la paix dans la région au point qu’aucune autre révolte majeure ne se signala de son vivant. À travers l’armoirie de Champagne (armoirie 10) un parallélisme entre le roi saint et Philippe IV – comte de Champagne par le biais de son mariage – aurait donc été établi (Ferrari 2020).
Enfin, le passage à l’abbaye de Philippe le Bel le 6 décembre 1303 aurait pu fournir le prétexte pour l’exécution d’un tel programme. Le souverain, accompagné par sa femme et par sa cour, fit étape à Nanteuil durant son voyage vers le Roussillon, après avoir tenu conseil à Poitiers, à Vivonne, à l’abbaye de Valence et à Civray (Lalou 1994, p. 701-702 ; Ead. 2007, p. 230 ; Comte 2010, p. 265-266). Bien que de courte durée, la halte du roi, comme le reste du voyage, fut vraisemblablement préparée à l’avance, donnant ainsi aux moines le temps de prédisposer l’abbaye pour accueillir dignement cet hôte illustre (Ferrari 2020). Le choix d’orner les deux salles supérieures de l’Hôtellerie était probablement lié à la fonction de ces espaces. La présence d’un premier cycle héraldique dans la salle centrale du premier étage semble un indice de la vocation séculière et publique de cette pièce (Comte 2010, p. 254) – s’agit-il de la magna aula mentionnée dans un acte du XVe siècle ? (Rempnoulx-Duvignaud 1886, p. 214 ; Piat, Bouvart 2014, p. 64-65) – qui aurait pu servir comme lieu de réception pour les hôtes de l’abbaye et de siège, même pour une courte durée, de fonctions administratives ou juridiques (Ferrari 2020).
J.-L. Piat, P. Bouvart, L’abbaye de Nanteuil-en-Vallée (Charente). Fin de triennale. Rapport final d’opération archéologique. Antiquité, Moyen Âge et Temps modernes, s.l. 2014 (Poitiers, DRAC).
Bibliographie études
H. Beauchet-Filleau, Pouillé du diocèse de Poitiers, Niort-Poitiers 1868.
J. de Font-Réaulx, Diplômescarolingiens de Saint-André de Bordeaux, Paris 1915.
A. Rempnoulx-Duvignaud, « L’abbaye de Nanteuil-en-Vallée (Angoumois, diocèse de Poitiers) », Bulletin historique et archéologique de la Charente, s. 5, 8, 1886, p. 125–236.
D. Masnata de Quesada, « La Casa Real de La Cerda. Precisiones, rectificaciones y ampliaciones », Estudios Genealogicos y Heraldicos, 1, 1985, p. 169–229.
É. Lalou, Les comptes sur tablettes de cire de la Chambre aux deniers de Philippe III le Hardi et de Philippe IV le Bel (1282–1309), Paris 1994.
P. Dubourg-Noves, « Les vestiges de l’abbaye de Nanteuil-en-Vallée », Congrès archéologiques de France, t. 153, Charente, Paris 1999, p. 277–292.
J.-B. De Vaivre, « La forteresse de Kolossi en Chypre », Monuments et mémoires, 69, 2000, p. 73–155.
E. De Boos et al. (éd.), L’Armorial Le Breton, Paris 2004.
É. Lalou, Itinéraire de Philippe IV le Bel (1285–1314), Paris 2007.
J.-F. Comte, Ruffec au Moyen Âge. L’abbaye carolingienne de Nanteuil-en-Vallée et la seigneurie de Ruffec (858–1555), Civray 2010.
F. Menéndez Pidal, Heraldicade la casa real de Leon y de Castilla (siglos XII–XVI), Madrid 2011.
M. Ferrari, « France et Castille. Les décors héraldiques de l’« Hôtellerie » de l’abbaye de Nanteuil-en-Valée (Charente) », dans T. Hiltmann, M. Metelo de Seixas (dir.), Heraldry in Medieval and Early Modern State-Rooms, actes du colloque (Münster 2016), Ostfildern 2020, p. 237-256.
Écartelé : aux 1 et 4, d’argent au lion de (gueules, alias pourpre), lampassé et couronné d’or (León) ; aux 2 et 3, de gueules au château d’or (ouvert et ajouré d’azur ?) (Castille).
Écartelé : aux 1 et 4, d’argent au lion de (gueules, alias pourpre), lampassé et couronné d’or (León) ; aux 2 et 3, de gueules au château d’or (ouvert et ajouré d’azur ?) (Castille).