Classée au titre des Monuments historiques en 1919 (base POP), l’église paroissiale Saint-Paul de Frontignan, située en bordure de la ville, est un édifice composite placé à l’origine sous le vocable de Saint-Pierre dès 1109 (Garnotel 2015, p. 6), puis sous celui de Saint-Paul à partir de 1432 (Béa 2001, p. 271). De l’édifice primitif il semble ne subsister que les parties basses, visibles dans le mur gouttereau sud (ibid., p. 27), en raison des ravages opérées lors du sac de la ville par les routiers de Seguin de Badefol en 1361, qui ont porté à la destruction notamment du chevet du XIIIe siècle (Degage 1989, p. 65-66). L’église est reconstruite à partir de 1363 et prend alors un caractère défensif, s’intégrant dans les nouveaux remparts de la ville. En 1366 sont élevées les parties hautes de l’édifice, qui avaient été également détruites cinq ans auparavant (Peyron 1976, p. 220), laissant alors une charpente apparente qui fut entièrement recouverte en 1841 par une fausse voûte en briques par soucis d’entretien (Broca 1982, p. 16).
On accède à l’église par le portail sud. Construit en saillie du mur, il est formé de multiples voussures aux écoinçons sculptés de médaillons bûchés, devant représenter saint Pierre et saint Paul, le tout surmonté d’une corniche. À l’ouest un clocher de plan carré est construit en saillie de la façade : son allure défensive permet de dater sa réalisation vers les années 1363. À l’intérieur l’église présente une large nef unique formée de cinq travées couvertes d’une charpente sur arcs diaphragmes et terminée par un chevet de forme tripartite, voûté d’ogives. Celui-ci est présente une abside pentagonale et de deux absidioles carrées. La dernière travée de la nef ouvre sur deux chapelles latérales de plan carré, alors que la partie septentrionale du chevet se termine par plusieurs sacristies construites après le rattachement de l’église au chapitre de Maguelone en 1459 (Béa 2001, p. 272).
La charpente médiévale de l’église, portant encore des traces de peinture, fut redécouverte en 1962, à la suite de relevés réalisés sous les voûtes (ibid., p. 173), et mise à jour un an plus tard, lors de travaux de restauration de l’édifice qui conduisirent à la démolition du faux couvrement. Puisqu’une partie de cette charpente fut démontée et brûlée dans cette circonstance (ibid., p. 276 ; Peyron 1977, p. 109), de l’ensemble médiéval ne subsistent que dix pannes, qui ont hélas perdu la majorité des peintures. Seules quatre pannes replacées dans les travées une, deux, trois et cinq de la nef présentent des traces d’ornement. Sur la panne nord de la cinquième travée, la mieux conservée, sont représentés dix cavaliers affrontés aux housses de cheval et aux boucliers armoriés. Ils sont séparés par des écus armoriés posés à l’horizontale et par des roses à six pétales sculptées en relief. Le décor, qui débute et se termine par deux cavaliers aux armes d’Aragon, compte au total sept personnages portant les armoiries du royaume ibérique, encore bien reconnaissables malgré les repeints partiels (l’or ayant été remplacé par de l’azur) (armoiries 1a-g). Ils sont tous couronnés et tiennent soit une épée, soit une branche fleurie. Selon Jacques Peyron (1976, p. 214), il s’agirait d’une représentation de Jacques Ier d’Aragon, dit le Conquérant, en tant que roi guerrier. Après le mariage entre Marie de Montpellier, héritière des seigneurs de Montpellier, et Pierre II d’Aragon en 1204, le territoire de Frontignan passa en effet aux rois d’Aragon et Jacques Ier, fils et successeur de Pierre, y créa une cour de justice en 1274 (Degage 1989, p. 55-56).
Les armoiries portées par deux autres cavaliers figurés sur la panne de la cinquième travée semblent confirmer le thème aragonais du programme pictural. Le premier, bien que fortement altéré et dépourvu d’une partie de ses couleurs (l’or ou l’argent), porte visiblement des armes à trois rocs d’échiquier (armoirie 2a) qui présentent des similitudes avec celles peintes deux fois sur la panne de la troisième travée (dont une sur un écu suspendu par sa guige) (armoiries 2b-c). D’après Peyron (1976, p. 220), ces armoiries seraient à mettre en parallèle avec celles, également à trois rocs, peintes sur le plafond (toutefois très restauré : Barrachina 2013) de la chapelle du château de Peralada, dans la région de l’Empordà. Ces dernières identifieraient Raymond ou Guilhem de Roquefeuil, des proches du roi d’Aragon, qui participèrent à la conquête de Valence et de Murcie (Peyron 1977, p. 111). L’autre cavalier porterait en revanche les armes d’or au chef de sable de la famille aragonaise des Entenza (Entença) (armoirie 3) qui fut effectivement proche de Jacques Ier : Bernat Guilhem d’Entenza († 1237), fils de Guilhem VIII de Montpellier, est l’oncle par alliance du roi et participe également à la campagne de Valence, en mourant peu avant d’atteindre la ville. Il est donc plausible que les armes d’une autre famille ayant participé aux différentes conquêtes entrepris par Jacques Ier figuraient sur l’écusson, désormais presque illisible, que l’on trouve représenté une seule fois sur la panne de la première travée (armoirie 4).
Le programme héraldique déployé sur cette charpente, mettant en avant le pouvoir royal aragonais et plus particulièrement celui de Jacques Ier d’Aragon, uni au fait que la première panne a été certainement remployée d’un bâtiment plus ancien, puisqu’elle a été équarrie en coupant une partie du décor (Peyron 1976, p. 214), a fait penser que ces éléments peints appartenaient à l’origine à l’édifice occupé par la cour de justice de Jacques Ier, dont l’emplacement reste inconnu. Or, même si la longueur des pannes (environ 8 mètres) témoigne que celles-ci avaient été réalisées pour couvrir un grand espace et même si l’ensemble d’armoiries visait à rappeler le rattachement de Frontignan à la couronne aragonaise, dans le cadre d’un projet d’affirmation symbolique de la domination du monarque sur le territoire, rien ne permet à ce stade ni d’affirmer que les bois peints et leur programme héraldique étaient à l’origine destinés à orner un édifice civil, ni que celui-ci fut détruit lors du sac de 1361 et ses matériaux plus tard utilisés dans la construction de la nouvelle église pour des raisons économiques (Peyron 1976, p. 221). En effet, même si en 1390 la ville demanda au roi de France une baisse des impôts pour la construction d’un marché, à la suite de la destruction totale de la cité par Seguin de Badefol, nous savons que, en réalité, les dégâts furent bien moindres, qu’ils intéressèrent essentiellement les remparts et l’église, et que l’occupation ne dura qu’un mois, entre juin et juillet 1361 (Degage 1989, p. 66).
Quoi qu’il en soit, l’hypothèse du remploi semble trouver une confirmation dans les repeints visibles sur les écus qui séparent les différents cavaliers : initialement aux armes d’Aragon (armoirie 1h-n), ils ont tous été couverts par une armoirie de gueules à la fleur de lis d’argent (armoirie 5a-e), probablement au moment de la reconstruction des parties hautes de l’église. À l’époque Frontignan ne faisait plus partie des possessions des rois d’Aragon et de Majorque, car elle avait été intégrée dans les domaines des rois de France en 1349 (ibid., p. 56). Si ces changements politiques expliquent donc la volonté de faire disparaître l’armoirie d’Aragon (Peyron 1976, p. 220 ; Mérindol 2001, p. 253), l’armoirie à la fleur de lys (armoiries 5a-e) reste malheureusement inconnue. Nous pouvons cependant imaginer qu’elle appartenait soit à un pouvoir politique local – à un seigneur (Peyron 1976, p. 222) ou au sénéchal de Beaucaire –, soit au chapitre de Maguelone ou de Montpellier sous lequel l’église Saint-Paul était placée. Compte tenu de l’emplacement et de la répétition des armoiries, il est probable que son possesseur ait participé au financement des travaux de reconstruction de l’église, en obtenant ainsi le droit d’y exposer ses armes, qu’en effet nous retrouvons aussi sur la panne de la deuxième travée de l’église, cette fois, curieusement, dans un écu en forme de losange (armoirie 5f).
Auteur : Marion Ortiz
Pour citer cet article
Marion Ortiz, Frontignan, église Saint-Paul, https://armma.saprat.fr/monument/frontignan-eglise-saint-paul/, consulté
le 30/03/2025.
Bibliographie études
Barrachina Jaume, « El teginat de l’església del convent del Carme de Peralada », Quaderns del Museu Episcopal de Vic, 6, 2013, p. 91-97.
Béa Adeline, L’art gothique en Bas-Languedoc : l’affirmation d’une architecture régionale (XIIIe-XVe siècle), thèse de doctorat, Université Toulouse Le Mirail, 2001.
Broca Étienne, Jalon pour l’histoire religieuse de Frontignan, Frontignan 1982.
Degage Alain (dir.), Histoire de Frontignan-Lapeyrade, Montpellier 1989.
Mérindol Christian de, La maison des chevaliers de Pont-Saint-Esprit, t. 2, Corpus des décors monumentaux peints et armoriés du Moyen âge en France, Pont-Saint-Esprit 2000.
Peyron Jacques, Les plafonds peints gothiques en Languedoc, thèse de doctorat, Université de Montpellier Paul-Valéry, 1977.
Peyron Jacques, « Jacques Ier, l’homme et le conquérant (1208-1276) », Boletín del Seminario de Estudios de Arte y Arqueología, 42, 1976, p. 211-227.