Argenteuil, abbaye Notre-Dame
Fondée au VIIe siècle et documentée depuis 697, l’abbaye féminine Notre-Dame d’Argenteuil reçut les attentions des femmes de la cour royale, carolingienne d’abord, capétienne ensuite. Héloïse, compagne d’Abelard, y entre comme moniale en 1118 et en devient prieure en 1128 (Lebeuf 1883, p. 2). Le contraste avec Suger en provoque toutefois l’éloignement de son monastère qui sera transformé, en vertu d’une ordonnance du concile de Saint-Germain-des-Prés de 1129, dans un prieuré masculin, dépendant de l’abbaye de Saint-Denis. Des travaux d’agrandissement du complexe sont alors menés, pour accueillir aussi les fidèles désireux de voir la relique de la tunique du Christ, découverte en 1156. L’église était formée d’une seule nef de quatre travées sans bas-côtés, avec transept et chevet de trois absides (Bernard 2019). Elle était accostée au sud par un cloître « d’un travail très délicat, et formé de petites colonnes » (Lebeuf 1883, p. 5) : celui-ci datait d’une campagne de travaux qui avait intéressé le carré claustral au cours du XIIIe siècle (Bernard 1994, p. 74). Endommagée à plusieurs reprises, pendant la Guerre de Cent ans et les Guerres de religion, puis placée sous le régime de la commande, l’abbaye, désormais dégradée, fut vendue comme bien national en 1790 et utilisée comme carrière. Les derniers vestiges de l’ancien établissement religieux ont été détruits en 1916.

Argenteuil, abbaye Notre-Dame, crypte et pavement (Bernard 2019).
Des fouilles réalisées entre 1989 et 1994 dans le cadre d’un projet d’urbanisme ont porté à la découverte d’importants restes des bâtiments abbatiaux (Bernard 1994). Dans la crypte de l’église, des larges pans de l’ancien pavement ont été ainsi récupérés. Construite à l’époque romane (milieu du XIe siècle), la crypte était divisée en trois nef et quatre travées par deux files de trois piliers (Bernard 2019). Elle fut réaménagée à l’époque gothique avec une transformation de sa partie orientale, la réalisation de peintures murales et la pose d’un riche pavement historié (ibid., p. 73). Retrouvé en 1989, il a été en partie retiré et déposé dans les réserves du centre archéologique (Bernard 2009). Il est formé de carreaux en terre cuite glaçurée polychrome (1500 pièces sont conservées pour une surface d’environ 25m2 : base POP) qui, s’inscrivant dans la mode du XIIIe siècle, sont en large partie ornés de figures dérivées de l’iconographie héraldique : des fleurs de lys, des châteaux, des lions, des fleurs à huit pétales, etc.

Carreaux de pavement armoriés. Argenteuil, abbaye Notre-Dame, crypte.
Il est difficile d’établir aujourd’hui si ces éléments avaient une seule fonction ornementale ou s’ils étaient chargés d’une valeur emblématique. Si les fleurs de lys et l’association châteaux-lions peuvent faire référence aux armes de France et de Castille-Leon, la présence de ces figures du blason demeure à tel point courante dans la production artistique de l’époque (en peinture et dans les vitraux aussi) que, à défaut d’autres documents, il est difficile de lui attribuer une valeur sémiotique certaine. Seule la présence de carreaux portant des écus armoriés (comme nous le voyons, un peu plus tard, à Brie-Comte-Robert, par exemple) nous permet finalement de confirmer l’intention du commanditaire de constituer un vraie cycle héraldique doté de sens.
Si certaines anomalies dans la disposition des carreaux héraldisés semblent confirmer la vocation ornementale de ce tapis (Bernard 2009, p. 192), celles-ci pourraient également dériver d’« erreurs » involontaires commises par les ouvriers qui ont réalisé l’œuvre. Nous noterons d’ailleurs la présence de quelques carreaux partis avec, à senestre, des lignes alternées rouges et jaunes et, à dextre, une couleur verdâtre qui laisserait penser au fond azur d’un semé de fleurs de lys. Si notre hypothèse est correcte, nous nous trouverions face à des carreaux plus strictement héraldiques (armoiries 1a- ?). Ceux-ci reproduiraient en effet l’armoirie soit d’Isabelle d’Aragon († 1271), femme de Philippe III († 1285), soit – et à notre avis plus probablement – de Marguerite de Provence († 1295), femme de saint Louis († 1270), documentée dans cette forme par le biais d’une palette d’argent découverte en 1994 à Paris (Livret 1995, p. 86). Dans ce cas, la datation de ce pavement, que les archéologues ont fixée entre la fin du XIIIe et le début du XIVe siècle (Le patrimoine 1999, I, p. 36 ; Bernard 2009, p. 196 ; Bernard 2019) pourrait être vraisemblablement anticipée au troisième tiers du XIIIe siècle.


