Jugon-Les-Lacs, pièce erratique

Pierre armoriée de réemploi. Jugon-Les-Lacs, maison de la rue du Four, façade.
Dans le bourg de Jugon-Les-Lacs, rue du Four, la façade d’une maison particulière intègre une pierre armoriée de réemploi datable du XVIe siècle, de provenance inconnue. Le relief, en granite brun clair, est sculpté d’un écu triangulaire chargé d’un monogramme associé à de petites figures (armoirie 1). Ce type d’emblème roturier apparenté au quatre-de-chiffre, dont la représentation sur un écu, sans être rare demeure peu courante, était employé par des négociants, des artisans opulents ou des corporations. Pour la Bretagne, on n’en possède aucun inventaire exhaustif, mais quelques études ont souligné leur fréquence sur des monuments – plates-tombes, croix et calvaires, bénitiers… – du pourtour littoral, laissant envisager une utilisation privilégiée par des armateurs ou des maîtres de barque (Le Guennec 1928, p. 100-102). Repérées localement dès la fin du XVe ou le début du XVIe siècle, leur vogue semble avoir culminé dans la seconde moitié du XVIIe (Castel 1996, p. 48), avant de décroître et disparaître peu après.
Les écussons ornés de monogrammes ne sont généralement pas considérés comme des armoiries véritables, ou sont envisagés aux franges de l’héraldique, car leurs figures échappent aux règles habituelles du blason en matière de composition et de transmission. Cependant, le monogramme est ici associé à des petits meubles traditionnels du blason, ce qui est très inaccoutumé. Quelques rares cas sont connus en Bretagne d’armes au monogramme accolées à des armes « traditionnelles », comme sur une console du XVIe siècle dans l’église de Rumengol en Finistère (Cordier 2016), mais elles ne sont pas fusionnées par une combinaison. Ici, la position des figures – une fleur de lys et une molette – délimitées dans la moitié senestre de l’écu, évoque une alliance mi-partie. Une famille locale de petite noblesse mais d’ancienne extraction, les Moisan ou Mouësan, autrefois possessionnée à La Bouillie et Plédéliac près de Jugon, blasonnait d’une fleur de lys accompagnée de trois molettes (Potier 1993, t. 2, p. 284). Sa généalogie est largement inconnue (Floury, Lorant 2000, p. 1092), mais elle pourrait offrir, sous réserve, une identification concluante. Leurs armes ne sont pas figurées exactement comme on les attendrait au second quartier d’un mi-parti, où elles devraient idéalement présenter une demi-fleur de lys en abîme, une molette pleine en chef à senestre et une demi-molette en pointe. Mais la forme du monogramme pourrait expliquer ces perturbations, dont les éléments situés à droite de la barre verticale faisant office de trait de partition au centre n’auraient pu être soustraits, sous peine de rendre son déchiffrement impossible : il aurait fallu alors redisposer les figures du second quartier, en les contraignant au sein de l’espace subsistant et en supprimant celle en pointe.
Dans l’hypothèse d’une alliance avec les Moisan, l’écu marquerait l’union d’un marchand ou bourgeois de Jugon ou des environs, avec une fille ou une cadette Moisan au XVIe siècle. Ce serait alors l’un des seuls exemples bretons attestés d’une combinaison directe entre un monogramme roturier et des armes nobiliaires.

